Les Canadiens sont différents

Les Américains, ou comme certains Canadiens choisissent de les appeler, les Usoniens, sont parfois surpris lorsqu’ils viennent visiter ou vivre au Canada que les Canadiens soient si différents d’eux-mêmes. Ils s’attendent à ce que les Canadiens français soient étrangers. Mais les Canadiens anglais? Ils ressemblent aux Américains, ils parlent l’anglais autant qu’ils le font, mais ils n’agissent ni ne pensent exactement de la même manière. Pourquoi pas? Il y a de bonnes raisons historiques et contemporaines. Ces mêmes raisons conduisent parfois à des différences de politique intérieure et étrangère qui étonnent et même irritent les Américains.

D’une part, le Canada est un pays qui chérit la diversité et non la conformité. Il contient une grande variété de personnes, dont très peu sont des Indiens ou des Nelson Eddys en blouse rouge. Le Canada exerce beaucoup moins de pression sur les gens pour qu’ils vivent comme leurs voisins que la société américaine, probablement parce qu’elle a été divisée depuis le début entre deux grands groupes nationaux, et qu’il y a eu de la place dans les interstices pour que d’autres groupes comme les Gaels du Cap-Breton, les Jerseymen de la Gaspésie, les Ukrainiens de la Saskatchewan et les Indiens autochtones conservent quelque chose de leurs caractéristiques d’origine. Le fait qu’il existe de nombreux types de Canadiens n’est pas un obstacle à la nation, mais un enrichissement de celle-ci. Au cours des dix prochaines années, le Canada s’attend à accueillir 2 000 000 d’immigrants, qui aideront à bâtir une nouvelle nation.

Les facteurs qui ont façonné le Canada varient en importance d’une province à l’autre, mais ils agissent dans une certaine mesure dans l’ensemble. Il y a d’abord la lutte française pour la reconnaissance comme partenaire égal au sein d’un État binational, égal en droits linguistiques, en salaires, en pouvoir politique. Il y a la tradition anglaise de la loi et de l’ordre, des droits civils, de la loyauté à la Couronne sans soumission. Il y a la frontière au nord, interdite mais tentante pour les aventuriers et les gourmands. Et il y a la présence d’une autre nation avec beaucoup plus de richesse et de pouvoir le long de 3 000 milles de frontière. Aucune de ces influences n’imprègne les États-Unis. En effet, il est remarquable que les Canadiens ressemblent autant qu’eux aux Américains, qu’ils comprennent si bien même les traits qu’ils n’aiment pas chez leurs voisins.

Le Canada français est bien plus que le Québec. Son tiers de la population pourrait bientôt être la moitié, car il comprend plus de jeunes qui auront des enfants que le Canada anglais. Bientôt, il y aura peut-être une majorité française au Nouveau-Brunswick, pour ne pas se voir refuser son pouvoir politique. Il y a de fortes minorités françaises en Nouvelle-Écosse (Acadiens) et dans l’est de l’Ontario où elles se sont répandues à la frontière du Québec. Saint-Boniface au Manitoba est un centre de culture française, et toutes les provinces de l’Ouest sont en proie à l’agitation des écoles séparées, l’appel aux écoles catholiques françaises soutenues par l’État. Partout, les Français portent avec eux leur culture latine, catholique romaine, façonnée par l’Église et par la rébellion contre elle. Pourtant, c’est une culture latine modifiée par son environnement nord-américain, dans la langue, l’art, la musique, la cuisine, le comportement. Les Canadiens français ne sont pas un groupe d’immigrants étrangers. Ils sont plus âgés, plus enracinés au Canada, plus coupés de leur patrie, que les Anglais. Le Canada est, à cause d’eux, une nation plus âgée à certains égards que les États-Unis, avec une culture plus continue. Montréal avait du théâtre et de la littérature quand Chicago était un marais. L’effet français sur la politique canadienne a été de rendre tous les gouvernements provinciaux plus indépendants du pouvoir fédéral que les gouvernements des États américains, car le Québec se considère comme une nation. En politique extérieure, tout le Canada français pousse avec véhémence vers un Canada indépendant, indépendant d’abord de la Grande-Bretagne, puis des États-Unis. Les Canadiens anglais peuvent détester et se méfier de leurs frères français, mais ce sont des jumeaux siamois; ils doivent compter les uns avec les autres et rechercher l’unité contre toute pression de l’extérieur.

L’épine dorsale du Canada anglais est écossaise, dour, économe, respectueuse des lois, avec une touche de sentimentalité et un amour pour la chanson. La religion et le métier de soldat font partie de leur tradition, ainsi que la sécurité de la common law. Les Canadiens anglais considèrent une carrière professionnelle dans l’armée ou dans l’Église comme un destin plus naturel pour un jeune que les Américains, ou jusqu’à récemment. Aux États-Unis, les Églises ont de l’influence, au Canada, elles ont du pouvoir. Les Églises anglicanes et unies (méthodistes et baptistes) ainsi que les Églises catholiques détiennent beaucoup de biens et s’attendent à avoir leur mot à dire dans toutes les affaires publiques. Il y a peu de revivalisme; les Églises sont des organes littéralement établis. Ils sont représentés dans les commissions scolaires et s’occupent de l’éducation. Les premiers ministres de deux provinces, l’Alberta et la Saskatchewan, sont des membres du clergé. En ce qui concerne l’armée, les officiers sont répandus en politique, et les rassemblements sociaux brillent avec des uniformes, les armureries régimentaires sont des centres d’amusement en temps de paix, les lycées et les collèges stressent les exercices militaires. Tout cela fait partie de l’héritage de l’empire. Les Canadiens se rendent par millions pour une tournée royale et affichent leur dévouement à la jeune reine, tout en étant particulièrement déterminés à accorder des prêts à son gouvernement. Et en ce qui concerne la dureté, il y a beaucoup plus de consommation d’alcool et moins d’ivresse que dans les cercles sociaux parallèles sous la frontière.

Les bases solides du Canada anglais en matière de droits civils sont fondamentales. Il ne prévaut pas toujours dans la pratique, mais il est latent à l’esprit. Quand cela apparaît dans la vie privée, cela peut être déconcertant. Une fois, alors que je faisais la queue pour acheter des billets de concert, j’ai vu un homme que je connaissais loin devant moi. Je me suis précipité et j’ai demandé s’il achèterait mon billet. « Eh bien, non, dit-il, ce ne serait pas juste pour les autres! » Après une réflexion cinglante, j’ai conclu qu’il avait tout à fait raison et qu’il était simplement canadien.

Le Canada n’a pas de Déclaration des droits, bien que les députés conservateurs aient vigoureusement demandé l’adoption d’une déclaration. Les libéraux le refusent, affirmant que c’est inutile. Lors des arrestations d’espions de 1946, des journaux très conservateurs ont trouvé la responsabilité amère des violations des droits civils commises par le ministre de la Justice, qui est maintenant le Premier ministre Louis Saint-Laurent. Toronto Samedi soir, lecture préférée des entreprises canadiennes, appelle à la défaite des soi-disant amendements Garson au Code criminel. (M. Garson est ministre de la Justice dans l’actuel gouvernement libéral.) Il est dit qu’ils ont été rédigés trop à la hâte à l’instance du Département d’État, qu’ils pourraient être interprétés comme rendant traître le refus d’obéissance à un officier du R.C.M.P., et de rendre la trahison passible de la peine de mort. C’est cette entorse obstinée à la tradition de la common law anglaise qui pousse le ministre des Affaires extérieures Pearson à dire qu’il n’y a pas de loi en vertu de laquelle le Dr James Endicott, chef du Congrès canadien de la paix, peut être poursuivi pour avoir accusé les troupes de l’ONU de mener une guerre des germes. Donc, parce qu’il n’y a pas de loi, il ne demandera pas au Ministère de la Justice d’agir. Ses propres souhaits ne sont pas pertinents.

En règle générale, à l’exception de quelques maires et magnats des mines d’or, qui sont des exemples jubilatoires de liberté d’expression, les Canadiens anglais sont des gens tranquilles. Ils ont une grande tolérance et même une grande jouissance des individus flamboyants qui surgissent parmi eux, mais ils les imitent rarement. Les femmes sont susceptibles d’exprimer peu d’opinions en dehors des sujets des bébés et de l’entretien ménager, ce qui ne signifie pas qu’elles ne les tiennent pas. Plus vous allez à l’ouest, plus vous trouvez de femmes travaillant en politique, dans des syndicats, s’intéressant aux affaires du monde et prêtes à en parler. Les Canadiens se disent impudiques, et peut-être le sont-ils, mais bien équilibré est un mot plus joli et tout aussi précis.

L’une des raisons pour lesquelles ils n’ont pas développé de littérature nationale, alors que les Canadiens français en ont le brillant début, est peut-être la même modération. Une autre est qu’ils regardaient autrefois trop fidèlement l’exemple et l’approbation anglais, et le font maintenant à l’américain. Ils n’ont pas réussi à suivre l’un ou à gagner l’autre, car leur écriture n’est jamais plus que de bon second ordre. La seule exception éclatante, Stephen Leacock, a éclaté dans sa jeune virilité, puis s’est affaissé dans une confortable conventionnalité dans sa chaire d’économie à McGill. Les Canadiens ont l’impression mal à l’aise qu’ils devraient avoir plus de culture, alors au lieu de payer suffisamment leurs écrivains et leurs peintres pour vivre, ils ont mis sur pied une commission royale pour errer dans les terres et découvrir pourquoi ils n’en ont pas. Tout le temps, il est là, grandissant, timidement et grossièrement.

L’Ouest canadien n’a jamais été aussi frontalier qu’aux États-Unis. Cela n’a jamais signifié pour le Canada une conquête progressive par les pionniers, un mouvement massif de colons dans la nature sauvage, année après année. Le Canada n’avait pas de sentier en Oregon; son rempart de montagnes rocheuses était une barrière trop dure, ses hivers trop glacés. La ruée vers l’or du Canada est venue beaucoup plus tard que celle de la Californie; elle s’est rendue au Yukon, avec peu de résidus de peuplement. L’ouest a été ouvert d’abord par les compagnies de fourrures, parsemant leurs postes isolés, soucieuses de cultiver les Indiens pour le commerce, de ne pas les anéantir pour faire de la place aux fermes. Les colons étaient découragés. Cela fait moins d’un siècle que les chemins de fer ont traversé, entraînant après eux des colons pour leur fournir du fret à transporter. Sauf dans la vallée de la rivière de la Paix, la colonisation était organisée par une grande entreprise ou une autre. Il n’y a pas eu de guerres indiennes; les pires combats ont eu lieu avec les Métis de Louis Riel, les half-breeds, longtemps après que l’Ouest américain a été découpé en états pacifiques. Les Métis ont combattu le chemin de fer et les Écossais qui menaçaient leurs champs de bataille, mais pas l’homme blanc en tant que tel. Ainsi, l’Ouest canadien a encore de grands espaces ouverts, et ses colons – principalement slaves – sont venus d’une vague d’immigration plus tardive que celle du Nebraska, et il n’y a pas non plus de braises brûlantes de guerres indiennes.

La frontière actuelle du Canada est celle de Yellowknife et du Mackenzie, de l’Ungava et des landes à caribous. C’est une chance pour un travail solitaire avec une grande entreprise, ou un pari avec une mort misérable pour faire fortune. Maintenant, il devient une source de grande richesse, mais seulement pour ceux qui ont du capital pour investir dans l’exploration et le développement. C’est un trésor à garder, mais pas encore un lieu pour qu’un homme puisse s’y installer. Les Canadiens regardent avec méfiance la façon dont les États-Unis ont dépouillé leurs propres mines et forêts. Ils ont maintenant un comité gouvernemental, nommé sans fanfare, pour veiller à la préservation du leur et donner des conseils sur l’utilisation civile et militaire.

Les trois quarts de la population canadienne vivent dans une bande de cent milles de large le long de sa bordure sud, une bande brisée par plusieurs étendues de pays sauvage. Un voyageur doit plonger dans les États-Unis au moins deux fois en voiture de Halifax à Vancouver. On regarde ces lacunes et on se demande ce qui tient ce pays tentaculaire ensemble. L’influence américaine est intense, à travers les livres, les films, les magazines, les touristes, les investissements. Le seul magazine qui circule partout au Canada dans les deux langues est Reader’s Digest (Sélections). Le temps et la Vie sont dans le cabinet de chaque médecin. Les journaux du dimanche affirment qu’il n’est d’aucune utilité d’imprimer des critiques de livres, car quiconque veut les lire achètera les éditions du dimanche de New York, imprimées sur de l’épinette canadienne, et dépouillant plus d’acres chaque semaine. Les salles de cinéma du centre-ville font partie de chaînes américaines. L’importation de bandes dessinées criminelles et sexuelles est interdite, mais elles apparaissent illégalement ou dans des éditions canadiennes à partir de planches américaines. Des écrivains canadiens-français se sont plaints à la Commission Massey des Arts et des lettres que des nouvelles américaines souscrites sont utilisées en traduction par les journaux québécois au lieu d’œuvres originales d’auteurs locaux.  » Les Américains veulent même nous apprendre l’amour « , ont-ils déploré. Les syndicats, à l’exception des Syndicats catholiques du Québec, sont affiliés à l’A.F. de L. ou à la C.I.O. L’investissement américain s’élève à plus de 6 milliards de dollars, dans des succursales d’entreprises américaines, dans des sociétés canadiennes entières détenues à New York, dans des stocks américains dans des entreprises dirigées par des Canadiens. La Compagnie de la Baie d’Hudson a mis en place des règlements pour éviter les inondations et se maintenir britannique. Il y a une question évidente de savoir si une nation de 15 000 000 de personnes vivant joue par bajoue avec dix fois sa taille peut maintenir son individualité. La Suisse, confrontée au même problème, a réussi. Les Canadiens veulent essayer.

Qu’est-ce qui fait du Canada une nation? Une foi persistante dans le Commonwealth, même chez les Canadiens français, qui préfèrent les pas lents vers l’indépendance dans les liens gagnés à une glissade rapide vers la dépendance vis-à-vis des États-Unis; un goût pour l’action gouvernementale lorsque cela est nécessaire, comme les primes pour bébés et les pensions de vieillesse, qui semblent aux Canadiens le plus de bon sens, pas un socialisme rampant; une croyance à contrecœur mais croissante, presque incrédule, en leur capacité à se faire une vie propre, façonnée à leurs désirs. La décision de creuser leur propre voie maritime a été un énorme frisson pour tout le Canada. Ce n’est pas un hasard si le ministre des Transports qui a décidé que le Canada devrait faire cavalier seul est un Canadien français.

D’un point de vue physique, les chemins de fer et les compagnies aériennes, et non les autoroutes, lient le Canada. Sur eux, vous pouvez aller de l’Atlantique au Pacifique sans changement à mi-chemin, comme à Chicago. Le Canadien Pacifique était une entreprise britannique, et son siège social est toujours à Londres, bien que près de la moitié de son stock soit maintenant entre des mains américaines. Le Canadien National est un simple Canadien, le produit remarquable de la nécessité nationale, le plus long chemin de fer du monde, desservant toutes les provinces. Il a commencé l’existence de l’entreprise comme un méli-mélo délabré de lignes en faillite que le gouvernement de l’époque a repris à contrecœur. D’autres petites lignes se sont brisées et ont été chargées sur son dos chancelant, comme le Témiscouata au Québec; lorsque Terre-Neuve a rejoint la Confédération, les Chemins de fer nationaux du Canada se sont retrouvés dotés de cette ligne à voie étroite, qui erre comme le chariot de Toonerville à travers cette terre sombre. Auparavant, lorsque de nouvelles terres de prairie devaient être ouvertes, lorsqu’une mine voulait une branche pour transporter le minerai, on disait à la C.N.R. d’envoyer une ligne, jusqu’à ce qu’elle ressemble maintenant à une toile d’araignée partout dans l’Ouest. Personne ne rêvait d’en faire un profit, ou de voir ses trains rouler à l’heure. Le gouvernement payait le déficit chaque année et le financement hérité était aussi complexe que les embranchements.

Mais il y a quatre ans, le gouvernement a confié à Donald Gordon, son choréboy universel, la tâche de diriger le C.N.R. Et voilà, à force de beaucoup de petits changements, par une sorte de financement inspiré du sens du cheval, le chemin de fer a dégagé un bénéfice, peu mais étonnant. De plus, les Canadiens commencent à en être fiers. De nouvelles gares, de nouveaux hôtels, de nouveaux moteurs diesel, de nouveaux uniformes sur le personnel, des discussions simples avec le public au sujet de son propre chemin de fer font du réseau un atout canadien. Il en va de même pour les Compagnies aériennes Transcanadiennes, et les Canadiens ont souri très joyeusement lorsque leur gouvernement a tenu tête aux autorités américaines et a gagné dans une querelle pour faire passer une ligne de passage à Mexico par Tampa. Toutes ces choses donnent un regain de fierté nationale, un sentiment d’individualité à « l’homme de la rue. »

Dans la vie quotidienne, la Société Radio-Canada est la plus visible et la plus omniprésente des agences qui font l’unité. Depuis 16 ans, elle présente un compromis canadien unique entre la radio publique et la radio privée. Organisme distinct relevant du Parlement et non du Cabinet, il est financé par le gouvernement, à l’exception de certains revenus publicitaires, et est dirigé par un Conseil des gouverneurs nommé par le gouvernement des différentes provinces. Ses émissions de nouvelles, ses conférences politiques par des représentants du parti, ses émissions de service telles que les émissions de la ferme et les transcriptions de la B.B.C. ne sont pas sponsorisées. Ses relais desservent les villages les plus reculés. Deux fois par jour, l’homme de la Colombie-Britannique et l’homme de Terre-Neuve écoutent le même bulletin de nouvelles, aussi factuel et sans complaisance que la Société de radiodiffusion canadienne peut le faire. Le mercredi soir, tout le Canada peut, s’il le souhaite, entendre une soirée de musique classique et de théâtre, sans publicité. Le C.B.C. est souvent excorié pour ses péchés, accusé d’être dictatorial, highbrow, pettifogging. Mais cela fait du Canada ce qu’il est, et les Canadiens ont ce genre de radio parce que c’est le genre de radio qu’ils veulent. Le sondage Gallup l’a récemment approuvé à la majorité.

Aucune télévision n’a été autorisée au Canada jusqu’à ce que, après trois ans d’étude, la Société Radio-Canada soit prête à la mettre, malgré les hurlements angoissés des stations privées qui pensent qu’elles pourraient gagner plus d’argent si cela leur échappait. Télévision canadienne pour les Canadiens, le C.B.C. décrété, et il décide non seulement des programmes qu’il produira, mais des programmes américains qu’il achètera.

Trois soirs par semaine pendant une demi-heure, un jeune homme de la Nouvelle-Écosse joue des disques et parle à cette radio d’une voix bourrue, se faisant appeler Old Rawhide. Il s’est construit un public national en se moquant de tout ce qu’il a choisi, y compris les hauts fonctionnaires du gouvernement et le C.B.C. lui-même. Quand il a été dit qu’il pourrait être retiré de l’antenne, des lettres ont inondé la station. L’une des cibles préférées de Rawhide est Kate Aitken, qui partage radio distinction avec lui. Dans ce curieux métier de commentatrice féminine, que la radio a créé et transmis à la télévision, elle se précipite en ondes pendant cinq jours au Japon ou en Nouvelle-Guinée, et se précipite pour en parler aux Canadiens. D’un océan à l’autre, les Canadiennes reçoivent la même dose quotidienne de conseils de cuisine, de voyage, de conseils de beauté et de conseils sur l’amour. Ils l’aiment bien, mais son approche ne plairait pas aux Américains.

Le C.B.C. fait une sorte d’unité, les chemins de fer pour une autre. Mais le cadre politique, qui, selon le Québec, est un pacte entre des souverainetés égales, alors que le Canada anglais le qualifie d’union, a tardé à assumer pleinement son rôle. S’inspirant de l’Angleterre de la théorie et de la pratique de la responsabilité des ministres envers le Parlement, elle apprit peu à peu, sous la direction de Mackenzie King, à penser à l’échelle nationale, à équilibrer les intérêts du Cap-Breton à Vancouver. Le Premier ministre ne gouverne qu’en tant que chef de son parti. Louis St-Laurent, en tant que Canadien français qui a gagné en popularité dans l’Ouest, a fait progresser la compréhension possible entre les moitiés de son pays. Quand il est opposé, ce n’est pas pour être français.

Le Très honorable Vincent Massey est le premier Canadien à représenter la Couronne à titre de gouverneur général. Tous, sauf les Tories les plus intransigeants (ils voulaient qu’un autre Anglais succède à Alexandre), étaient satisfaits de sa nomination, car elle marquait une étape dans la réalisation de l’indépendance de l’Angleterre. L’adoption d’un drapeau canadien devrait venir ensuite. M. Massey est un homme très riche (machines agricoles), très intelligent, très solennel, qui prend ses fonctions avec le plus grand sérieux et n’a jamais l’air de se sentir le moins absurde dans le chapeau fantaisie et la dentelle dorée qu’il porte pour faire ses visites cérémonielles dans les villes et recevoir des dignitaires. Certains de ses amis plus âgés auraient été surpris lorsqu’en réponse à des lettres commençant par « Cher Vince–« , ils ont reçu une ouverture de chape, « Son Excellence le Gouverneur général me commande–. » Mais les Canadiens s’attendent plutôt à ce que leur gouverneur général soit comme ça; ils aiment une cérémonie dans la vie publique, et M. Massey est en sécurité et chez elle au Canada. De plus, il parle un français beau, poli et fluide, et pour le Canada français, sa formalité semble appropriée.

Les premiers ministres provinciaux du Canada sont des figures plus marquantes et, en règle générale, mieux connues que les gouverneurs des États. Outre Tom Dewey et peut-être Frissons du Texas, combien de gouverneurs en dehors de votre propre État connaissez-vous? La plupart des Canadiens pouvaient nommer à la fois Joe Smallwood de Terre-Neuve, Duplessis de Québec, Manning de Social Credit de l’Alberta et Douglas de C.C.F. Saskatchewan. Ils pouvaient non seulement les nommer, mais les associer à des politiques particulières. Les Canadiens ne voient rien d’indésirable à garder un homme au pouvoir pendant de nombreuses années, s’ils l’aiment et qu’il fait du bon travail. Les premiers ministres et les maires sont donc susceptibles de durer longtemps. Ils ont une chance de voir des projets à travers, de s’impressionner sur leurs bailliages et sur tout le pays.

Cette stabilité, ce goût pour le protocole, cette réticence à abandonner le bien essayé pour l’expérimental, conjuguée à une volonté d’expérimenter avec audace dans certains domaines de la protection sociale, exaspèrent parfois les Américains. Pourtant, ce sont des traits précieux en Amérique du Nord actuelle. Vivre avec eux conduit à l’appréciation.

Mais peu d’Américains connaissent assez bien le Canada pour atteindre ce stade de compréhension. En fait, beaucoup ne le savent pas du tout. Un groupe de collégiens âgés du haut de l’État de New York est venu à Montréal au printemps dernier pour une visite d’échange. On leur a posé quelques questions sur le Canada. Seulement quatre sur 32 connaissaient le nom du premier ministre; les estimations de la population variaient de 2 000 000 à 100 000 000; personne n’avait le nom exact du premier ministre Duplessis. Comment peut-on alors s’attendre à ce qu’ils comprennent les causes et les effets des attitudes canadiennes sur des questions telles que l’OTAN ou la reconnaissance de la Chine communiste – de simples bagatelles dont leur vie et celle de leurs enfants pourraient un jour dépendre?

Les journaux donnent de plus en plus de données sur le Canada, mais peu de bases pour évaluer leur signification. Pourtant, les divergences entre le Canada et les États-Unis sont trop importantes pour être ignorées ou allègrement écartées. L’entêtement écossais et la fierté française pourraient un jour se joindre à un mélange de ressentiment. Ceux qui ne jugent qu’à partir des manchettes et s’attendent à ce que le Canada suive aveuglément la voie choisie par les États-Unis sont voués à la perplexité, sinon à la déception. Il n’y a aucun doute qu’il y a de l’amitié au Canada envers les États-Unis, mais l’amitié n’est pas toujours mieux démontrée par un enchaînement de pas soumis. Le Canada ne sera pas non plus montré ainsi.

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